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Uranium, or, pétrole : Le Sahel reprend ses ressources, l'Europe cherche ses marques
geopolitique

Uranium, or, pétrole : Le Sahel reprend ses ressources, l'Europe cherche ses marques

Niger, Mali, Burkina : 761 milliards FCFA récupérés, 250 millions d'euros bloqués, 20% de l'uranium européen en jeu

Actunova Actunova
7 février 2026
5 min lecture
Le 30 novembre 2025, le général Abdourahamane Tiani tranche : le Niger met son uranium sur le marché international. La Somaïr, nationalisée en juin 2025, échappe définitivement à Orano. À Bamako, la commission de renégociation présente son bilan : 761 milliards FCFA récupérés. À Ouagadougou, le nouveau code minier autorise l'État à détenir jusqu'à 45% des sociétés minières. De Niamey à Bamako en passant par Ouagadougou, l'Alliance des États du Sahel impose un nouveau deal. Le Niger fournissait 20% de l'uranium européen. Cette époque est révolue. L'Europe cherche maintenant ses marques.

Au Niger, la rupture est consommée. En juin 2025, Niamey nationalise la mine Somaïr, détenue à 63,4% par Orano et 36,6% par l'État. Le gisement d'Arlit abrite 200 000 tonnes de réserves d'uranium.

De 1971 à 2024, Orano a commercialisé 86,3% de la production totale de Somaïr contre seulement 9,2% pour l'État nigérien, alors que ce dernier détenait 36,6% du capital. Un déséquilibre structurel que Niamey ne tolère plus.

Fin novembre, le Niger annonce la vente directe de son uranium. En jeu : 1 300 tonnes de concentré sur le site d'Arlit, évaluées à 250 millions d'euros. Orano saisit le CIRDI. Le 23 septembre 2025, le tribunal arbitral ordonne au Niger de ne pas vendre ce stock. Niamey passe outre.

Au Mali, le bilan est spectaculaire. La commission de renégociation a récupéré 761 milliards FCFA, dépassant l'objectif initial de 400 milliards. Toutes les sociétés minières sont alignées sur le nouveau code minier de 2023. Les recettes publiques annuelles augmentent de 585,7 milliards FCFA pour les entreprises auditées.

Le Mali a obtenu 30% de participation dans plusieurs projets. Les mines de lithium de Bougouni et Goulamina, ainsi que le projet aurifère Kobada, affichent désormais 30% pour l'État malien plus 5% pour les acteurs locaux.

Au Burkina Faso, la stratégie s'accélère. Un décret d'avril 2025 permet à l'État et aux investisseurs locaux d'acquérir jusqu'à 45% des parts dans les sociétés minières industrielles. Le pays suit la voie malienne mais avec plus de prudence. L'article 306 du code minier autorise la renégociation de toute convention, même avant expiration.

Pourquoi ça arrive

Trois dynamiques convergent pour expliquer cette reprise en main.

Premier facteur : l'héritage colonial jugé insoutenable. Pendant 53 ans d'exploitation de Somaïr, Orano a augmenté sa part de commercialisation de 36,12% par rapport à son apport au capital, tandis que l'État nigérien subissait une diminution de 74,86%. Entre 1971 et 1983, Orano effectuait 95 à 100% des enlèvements. Cette asymétrie nourrit un ressentiment profond.

Au Mali, le constat est similaire. Les codes miniers des années 1990-2000, imposés sous pression des institutions de Bretton Woods, favorisaient massivement les investisseurs étrangers. Les États détenaient 10 à 20% du capital, les multinationales 80 à 90%. La fiscalité était minimale.

Deuxième facteur : le momentum géopolitique. Les coups d'État de 2020-2023 au Mali, Burkina et Niger ont porté au pouvoir des juntes militaires soutenues par une population en quête de souveraineté. Ces régimes ne doivent rien aux anciennes puissances tutélaires. Ils peuvent trancher sans calculs diplomatiques.

L'Alliance des États du Sahel, formalisée en septembre 2023, crée une solidarité régionale. Le Mali ouvre la voie, le Niger suit, le Burkina s'aligne. Cette coordination régionale renforce le rapport de force face aux multinationales.

Troisième facteur : le contexte de marché favorable. Les prix de l'uranium sont sortis du marasme post-Fukushima. Le retour du nucléaire dans les stratégies énergétiques mondiales rend les gisements rentables. Les prix de l'or restent élevés. C'est le moment idéal pour renégocier.

La Chine, la Russie, l'Iran se positionnent comme partenaires alternatifs. Moscou a exprimé son intérêt pour l'uranium nigérien. Cette diversification des partenaires donne aux États sahéliens une marge de manœuvre inédite.

Qui gagne, qui perd

Les gagnants immédiats : Les États sahéliens multiplient leurs recettes. Le Mali passe de 400 à 761 milliards FCFA récupérés. Les recettes publiques annuelles augmentent de 585,7 milliards FCFA. Le Niger, s'il parvient à vendre ses 1 300 tonnes, empoche 250 millions d'euros.

Les populations locales bénéficient théoriquement de cette manne via les investissements publics. Les jeunes diplômés trouvent des emplois dans les sociétés nationales minières. Le discours souverainiste renforce la légitimité des juntes.

Les perdants structurels : Orano perd le contrôle de trois mines au Niger. En 2024, le groupe perd le contrôle opérationnel de Somaïr, Cominak et Imouraren, qui possède l'un des plus grands gisements d'uranium au monde. Les procédures d'arbitrage coûtent des millions sans garantie de succès.

Barrick Gold au Mali, Endeavour Mining et West African Resources au Burkina subissent des pressions similaires. Les marges se compriment. Le risque-pays explose, rendant les refinancements difficiles.

L'Europe face à un dilemme d'approvisionnement : Le Niger fournissait environ 20% des importations françaises d'uranium et entre un cinquième et un quart des besoins européens sur la dernière décennie. Le Niger représentait 4,5% de la production mondiale mais revêtait une importance particulière pour l'Europe.

La France et l'Europe se tournent vers le Kazakhstan (27% des importations) et l'Ouzbékistan (19%). Problème : ces deux pays représentent près de 50% des approvisionnements et se trouvent dans l'orbite russe. La dépendance change de camp, elle ne disparaît pas.

Orano signe des accords en Mongolie (projet Zuuvch-Ovoo, 2 500 tonnes/an) et explore la Namibie. Mais ces projets prennent des années. À court terme, l'Europe doit composer.

Les risques d'arbitrages internationaux : La Tanzanie fait face à trois arbitrages internationaux, la RDC à trois également, tous en cours. Le Burkina et le Mali s'exposent à des procédures similaires. Ces contentieux coûtent cher et ternissent l'image des pays.

Le paradoxe de la souveraineté : Reprendre le contrôle des ressources ne garantit pas une meilleure gestion. Le Niger doit maintenant trouver des acheteurs, gérer la production, assurer la maintenance. Sans l'expertise d'Orano, la qualité et les volumes pourraient chuter.