geopolitique

Uranium, or, pétrole : Le Sahel reprend ses ressources, l'Europe cherche ses marques

Niger, Mali, Burkina : 761 milliards FCFA récupérés, 250 millions d'euros bloqués, 20% de l'uranium européen en jeu

Actunova Actunova
7 février 2026
8 min lecture
Uranium, or, pétrole : Le Sahel reprend ses ressources, l'Europe cherche ses marques

L'Essentiel

  • Le Niger nationalise la mine d'uranium Somaïr et met 1 300 tonnes (250 millions d'euros) sur le marché international malgré un arbitrage CIRDI
  • Le Mali récupère 761 milliards FCFA auprès des compagnies minières, dépassant l'objectif de 400 milliards
  • L'Europe perdait 20% de son uranium nigérien, le Kazakhstan et l'Ouzbékistan (zone d'influence russe) fournissent déjà 50% des besoins
  • Pourquoi c'est important : L'Alliance des États du Sahel redéfinit cinquante ans de relations minières. Ce n'est pas une simple renégociation fiscale, c'est un basculement géopolitique qui contraint Paris et Bruxelles à repenser leur sécurité d'approvisionnement.
Le 30 novembre 2025, le général Abdourahamane Tiani tranche : le Niger met son uranium sur le marché international. La Somaïr, nationalisée en juin 2025, échappe définitivement à Orano. À Bamako, la commission de renégociation présente son bilan : 761 milliards FCFA récupérés. À Ouagadougou, le nouveau code minier autorise l'État à détenir jusqu'à 45% des sociétés minières. De Niamey à Bamako en passant par Ouagadougou, l'Alliance des États du Sahel impose un nouveau deal. Le Niger fournissait 20% de l'uranium européen. Cette époque est révolue. L'Europe cherche maintenant ses marques.

Les Faits

Au Niger, la rupture est consommée. En juin 2025, Niamey nationalise la mine Somaïr, détenue à 63,4% par Orano et 36,6% par l'État. Le gisement d'Arlit abrite 200 000 tonnes de réserves d'uranium.

De 1971 à 2024, Orano a commercialisé 86,3% de la production totale de Somaïr contre seulement 9,2% pour l'État nigérien, alors que ce dernier détenait 36,6% du capital. Un déséquilibre structurel que Niamey ne tolère plus.

Fin novembre, le Niger annonce la vente directe de son uranium. En jeu : 1 300 tonnes de concentré sur le site d'Arlit, évaluées à 250 millions d'euros. Orano saisit le CIRDI. Le 23 septembre 2025, le tribunal arbitral ordonne au Niger de ne pas vendre ce stock. Niamey passe outre.

Au Mali, le bilan est spectaculaire. La commission de renégociation a récupéré 761 milliards FCFA, dépassant l'objectif initial de 400 milliards. Toutes les sociétés minières sont alignées sur le nouveau code minier de 2023. Les recettes publiques annuelles augmentent de 585,7 milliards FCFA pour les entreprises auditées.

Le Mali a obtenu 30% de participation dans plusieurs projets. Les mines de lithium de Bougouni et Goulamina, ainsi que le projet aurifère Kobada, affichent désormais 30% pour l'État malien plus 5% pour les acteurs locaux.

Au Burkina Faso, la stratégie s'accélère. Un décret d'avril 2025 permet à l'État et aux investisseurs locaux d'acquérir jusqu'à 45% des parts dans les sociétés minières industrielles. Le pays suit la voie malienne mais avec plus de prudence. L'article 306 du code minier autorise la renégociation de toute convention, même avant expiration.

L'Analyse

Pourquoi ça arrive

Trois dynamiques convergent pour expliquer cette reprise en main.

Premier facteur : l'héritage colonial jugé insoutenable. Pendant 53 ans d'exploitation de Somaïr, Orano a augmenté sa part de commercialisation de 36,12% par rapport à son apport au capital, tandis que l'État nigérien subissait une diminution de 74,86%. Entre 1971 et 1983, Orano effectuait 95 à 100% des enlèvements. Cette asymétrie nourrit un ressentiment profond.

Au Mali, le constat est similaire. Les codes miniers des années 1990-2000, imposés sous pression des institutions de Bretton Woods, favorisaient massivement les investisseurs étrangers. Les États détenaient 10 à 20% du capital, les multinationales 80 à 90%. La fiscalité était minimale.

Deuxième facteur : le momentum géopolitique. Les coups d'État de 2020-2023 au Mali, Burkina et Niger ont porté au pouvoir des juntes militaires soutenues par une population en quête de souveraineté. Ces régimes ne doivent rien aux anciennes puissances tutélaires. Ils peuvent trancher sans calculs diplomatiques.

L'Alliance des États du Sahel, formalisée en septembre 2023, crée une solidarité régionale. Le Mali ouvre la voie, le Niger suit, le Burkina s'aligne. Cette coordination régionale renforce le rapport de force face aux multinationales.

Troisième facteur : le contexte de marché favorable. Les prix de l'uranium sont sortis du marasme post-Fukushima. Le retour du nucléaire dans les stratégies énergétiques mondiales rend les gisements rentables. Les prix de l'or restent élevés. C'est le moment idéal pour renégocier.

La Chine, la Russie, l'Iran se positionnent comme partenaires alternatifs. Moscou a exprimé son intérêt pour l'uranium nigérien. Cette diversification des partenaires donne aux États sahéliens une marge de manœuvre inédite.

"De 1971 à 2024, Orano a commercialisé 86% de la production de Somaïr avec seulement 63% du capital. Ce déséquilibre systémique n'a jamais été corrigé et a généré un manque à gagner cumulé considérable pour l'État nigérien."
Alio Daouda Ministre de la Justice du Niger, déclaration officielle janvier 2026

Les Conséquences

Qui gagne, qui perd

Les gagnants immédiats : Les États sahéliens multiplient leurs recettes. Le Mali passe de 400 à 761 milliards FCFA récupérés. Les recettes publiques annuelles augmentent de 585,7 milliards FCFA. Le Niger, s'il parvient à vendre ses 1 300 tonnes, empoche 250 millions d'euros.

Les populations locales bénéficient théoriquement de cette manne via les investissements publics. Les jeunes diplômés trouvent des emplois dans les sociétés nationales minières. Le discours souverainiste renforce la légitimité des juntes.

Les perdants structurels : Orano perd le contrôle de trois mines au Niger. En 2024, le groupe perd le contrôle opérationnel de Somaïr, Cominak et Imouraren, qui possède l'un des plus grands gisements d'uranium au monde. Les procédures d'arbitrage coûtent des millions sans garantie de succès.

Barrick Gold au Mali, Endeavour Mining et West African Resources au Burkina subissent des pressions similaires. Les marges se compriment. Le risque-pays explose, rendant les refinancements difficiles.

L'Europe face à un dilemme d'approvisionnement : Le Niger fournissait environ 20% des importations françaises d'uranium et entre un cinquième et un quart des besoins européens sur la dernière décennie. Le Niger représentait 4,5% de la production mondiale mais revêtait une importance particulière pour l'Europe.

La France et l'Europe se tournent vers le Kazakhstan (27% des importations) et l'Ouzbékistan (19%). Problème : ces deux pays représentent près de 50% des approvisionnements et se trouvent dans l'orbite russe. La dépendance change de camp, elle ne disparaît pas.

Orano signe des accords en Mongolie (projet Zuuvch-Ovoo, 2 500 tonnes/an) et explore la Namibie. Mais ces projets prennent des années. À court terme, l'Europe doit composer.

Les risques d'arbitrages internationaux : La Tanzanie fait face à trois arbitrages internationaux, la RDC à trois également, tous en cours. Le Burkina et le Mali s'exposent à des procédures similaires. Ces contentieux coûtent cher et ternissent l'image des pays.

Le paradoxe de la souveraineté : Reprendre le contrôle des ressources ne garantit pas une meilleure gestion. Le Niger doit maintenant trouver des acheteurs, gérer la production, assurer la maintenance. Sans l'expertise d'Orano, la qualité et les volumes pourraient chuter.

Perspectives

Ce qui va (probablement) se passer

Scénario 1 : La coexistence tendue (probabilité : 50%)

Les arbitrages internationaux traînent pendant des années. Le Niger vend son uranium à l'Iran, la Russie, la Chine. La France et l'Europe s'approvisionnent ailleurs (Kazakhstan, Mongolie, Canada). Les volumes baissent légèrement au Niger faute d'investissements dans l'exploration.

Les multinationales occidentales se retirent progressivement du Sahel. Les compagnies chinoises et russes les remplacent avec des conditions fiscales similaires mais sans l'héritage colonial. L'Afrique change de tuteur sans gagner vraiment en autonomie.

Le Mali et le Burkina stabilisent leur modèle à 35-45% de participation étatique. Les nouvelles conventions trouvent un équilibre acceptable. La production d'or se maintient.

Scénario 2 : L'escalade juridique et économique (probabilité : 30%)

Orano gagne ses arbitrages CIRDI. Des tribunaux internationaux ordonnent des saisies sur les comptes nigériens à l'étranger. Niamey riposte en confisquant les actifs restants d'Orano. La spirale judiciaire s'emballe.

Les investisseurs occidentaux fuient le Sahel. Les notations souveraines chutent. Le Mali, le Burkina et le Niger peinent à trouver des financements. Les projets miniers stagnent. Les recettes baissent paradoxalement malgré la nationalisation.

L'Europe impose des sanctions commerciales indirectes. Les acheteurs chinois et russes négocient des prix dérisoires, profitant de l'isolement des pays sahéliens.

Scénario 3 : Le modèle hybride africain (probabilité : 20%)

L'Union africaine et la CEDEAO négocient un cadre commun de renégociation. Les États sahéliens obtiennent 35% du capital plus des royalties progressives selon les cours. Les multinationales acceptent en échange d'une stabilité juridique garantie.

Des fonds souverains africains co-investissent dans les projets miniers. Le Ghana, le Botswana, l'Afrique du Sud apportent expertise et capital. Un modèle panafricain émerge, réduisant la dépendance aux puissances extérieures.

La transformation locale s'accélère. Le Mali et le Burkina construisent des raffineries d'or. Le Niger développe une filière d'enrichissement d'uranium. La valeur ajoutée reste sur le continent.

Catalyseurs à surveiller :

Mars-Juin 2026 : Décisions des tribunaux CIRDI sur les arbitrages Orano vs Niger

Second semestre 2026 : Résultats des renégociations Barrick Gold au Mali

2027 : Mise en production effective des projets Orano en Mongolie et Kazakhstan

Prix de l'uranium : Tout dépassement des 100 USD/kg rend les nouveaux gisements rentables et réduit la dépendance au Sahel

Ce qu'il faut retenir

  • Une correction historique : De 1971 à 2024, Orano a commercialisé 86% de la production nigérienne avec 63% du capital. Le Mali récupère 761 milliards FCFA. Ces chiffres illustrent un rééquilibrage attendu depuis cinquante ans.
  • L'Europe dans l'étau géopolitique : En perdant 20% de son uranium nigérien, l'Europe se tourne vers le Kazakhstan et l'Ouzbékistan (50% des imports) dans la zone d'influence russe. La souveraineté énergétique européenne reste un mythe.
  • Le pari de la souveraineté sahélienne : Nationaliser ne suffit pas. Le Niger doit trouver des acheteurs, maintenir la production, investir dans l'exploration. Sans expertise technique et accès aux marchés, la souveraineté risque de devenir dépendance à de nouveaux maîtres.