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Sénégal : 366,7 milliards levés en janvier, la stratégie du court terme

250 milliards à rembourser sous 12 mois : le pari risqué du refinancement permanent

Actunova Actunova
26 février 2026
7 min lecture
Sénégal : 366,7 milliards levés en janvier, la stratégie du court terme

L'Essentiel

  • Le Sénégal a levé 366,7 milliards FCFA en janvier 2026, dépassant l'objectif de 314 milliards
  • Deuxième émetteur de l'UEMOA derrière la Côte d'Ivoire (1 039,7 milliards), dans un marché qui a doublé ses levées
  • 68% de la dette émise (250,5 milliards) arrive à échéance dans moins de 12 mois
  • Pourquoi c'est important : Le Sénégal finance une dette à 119% du PIB en émettant massivement du court terme. Chaque milliard levé aujourd'hui devra être refinancé demain, à des taux qui explosent (8,47% en décembre contre 6,89% un mois avant). Cette fuite en avant repousse la crise sans la résoudre.
Janvier 2026. Le Trésor sénégalais affiche un bilan flatteur : 366,7 milliards FCFA mobilisés sur le marché UEMOA, soit 16,8% au-dessus de l'objectif initial de 314 milliards. Trois opérations réussies : 190,2 milliards le 16 janvier, 50,8 milliards le 19, puis 125,7 milliards en fin de mois. Derrière ces chiffres triomphants, une réalité plus sombre : 68% de ces émissions (250,5 milliards) devront être remboursées avant janvier 2027. Le Sénégal ne finance plus ses investissements, il refinance sa dette avec de la dette encore plus courte. Les taux grimpent : 6,96% à 12 mois, 7,28% à 3 ans, 7,69% à 5 ans. En décembre, certaines adjudications dépassaient 8,47%. Le marché régional commence à rationner. La stratégie du court terme atteint ses limites.

Les Faits

En janvier 2026, le Sénégal mobilise 366,7 milliards FCFA via trois opérations sur le marché UEMOA. C'est 52,7 milliards de plus que l'objectif affiché de 314 milliards.

La répartition par maturité révèle la stratégie : 250,5 milliards (68%) à rembourser sous 12 mois, 86,6 milliards (24%) sur 3 ans, seulement 29,4 milliards (8%) sur 5 ans. Le court terme écrase tout.

Les rendements confirment la tension. BAT 12 mois : 6,96%. OAT 3 ans : 7,28%. OAT 5 ans : 7,69%. Fin 2025, certains taux dépassaient 8,47%. Sur un an, hausse de 158 points de base.

Le Sénégal se classe deuxième émetteur UEMOA en janvier, derrière la Côte d'Ivoire qui lève 1 039,7 milliards. Ensemble, les deux pays captent 74% des 1 901,9 milliards mobilisés dans la zone.

Pour février, Dakar vise 294 milliards. Le 6 février, 143 milliards ont déjà été levés. L'objectif sera probablement dépassé.

Mais le stock de dette grimpe. Fin janvier, l'encours atteint 4 549,9 milliards FCFA sur le marché régional. En janvier seul, 171,2 milliards ont été remboursés. Le « new money » (argent frais) ne représente que 53% des émissions selon certaines analyses.

L'Analyse

Pourquoi ça arrive

Deux contraintes structurelles expliquent cette fuite en avant.

Première contrainte : l'échéance du 13 mars 2026. Le Sénégal doit rembourser 333,3 millions d'euros d'eurobonds (219 milliards FCFA). Les levées de janvier servent à constituer le matelas de trésorerie. Mais refinancer un eurobond international par de la dette régionale à court terme ne résout rien.

Les besoins totaux 2026 atteignent 6 075 milliards FCFA selon certaines analyses. Le service de la dette absorbe l'essentiel. L'État n'investit plus, il rembourse.

Le programme FMI de 1,8 milliard USD reste suspendu depuis octobre 2024. Sans cet appui, le Sénégal ne peut accéder aux financements concessionnels à 2-3%. Il se rabat sur le marché régional à 7-8,5%.

Deuxième contrainte : la saturation du marché régional. Entre le 12 et le 19 décembre 2025, les taux de souscription chutent à 102,4% puis 100,8%. Le 12 décembre, sur 95 milliards mis en adjudication, seuls 35 milliards sont mobilisés. Le rationnement commence.

Les banques de l'UEMOA saturent de papier souverain sénégalais. Fitch dégrade le système bancaire sénégalais à CCC+ le 8 décembre 2025, aligné sur la note souveraine. Les prêts non performants atteignent 10,6% fin août 2025.

Résultat : les banques exigent des rendements plus élevés pour compenser le risque. D'où l'explosion des taux. Et elles réduisent le crédit au secteur privé. L'effet d'éviction joue à plein.

Le Sénégal privilégie le court terme pour minimiser le coût immédiat. Un BAT 12 mois à 6,96% coûte moins cher qu'une OAT 5 ans à 7,69%. Mais ce calcul ignore le risque de refinancement. Dans 12 mois, renouveler les 250,5 milliards pourrait coûter 9-10% si la spirale continue.

"Le succès des émissions de janvier 2026 confirme que, malgré ces contraintes, la signature du Sénégal conserve son attractivité auprès des investisseurs de la zone UEMOA, même si cette confiance s'accompagne désormais de rendements supérieurs à 7%."
Sud Quotidien Analyse du marché des titres publics, février 2026

Les Conséquences

Qui gagne, qui perd

Les perdants structurels : Le secteur privé suffoque. Les banques achètent du papier souverain au lieu de prêter aux entreprises. Le crédit se tarit. Les PME ne trouvent plus de financements. L'investissement productif recule.

Les contribuables paieront demain. Chaque milliard emprunté aujourd'hui génère 7 à 8,5% d'intérêts annuels. Sur 366,7 milliards, cela représente 25 à 31 milliards d'intérêts par an. Argent qui ne finance ni écoles, ni hôpitaux, ni routes.

Le risque de crise bancaire monte. Si le Sénégal ne peut refinancer sa dette, les banques détentrices subissent des pertes. Le ratio de prêts non performants grimpe déjà à 10,6%. Une spirale négative s'enclenche.

Les gagnants tactiques : Les investisseurs régionaux empochent des rendements de 7 à 8,5% sans risque de change (FCFA garanti par la BCEAO). C'est deux fois le taux directeur de 4%. Les banques ivoiriennes, maliennes, togolaises arbitrent en faveur du papier sénégalais.

L'État gagne du temps. Rembourser l'eurobond du 13 mars sans défaut évite la catastrophe immédiate. Le gouvernement Sonko-Diomaye échappe à l'humiliation d'un défaut six mois après son arrivée.

Mais c'est un répit, pas une solution. Février vise 294 milliards. Mars 810 milliards selon certaines prévisions pour couvrir l'eurobond. Sur le premier trimestre, plus de 1 470 milliards à lever. Soit 24,5% de l'objectif annuel en trois mois.

Perspectives

Ce qui va (probablement) se passer

Scénario 1 : Le refinancement permanent jusqu'à rupture (probabilité : 50%)

Le Sénégal continue de lever 300 à 400 milliards par mois. Mars franchit 810 milliards pour l'eurobond. Mais les taux montent à 9%, puis 10%. Le marché régional sature. En juin-juillet, une adjudication échoue. Les souscriptions tombent sous 100%. Panique.

L'État ne peut plus refinancer. Défaut technique. Négociations d'urgence avec le FMI. Restructuration de la dette domestique. Les banques prennent des pertes. Crise bancaire régionale. Contagion UEMOA.

Scénario 2 : Accord FMI et reprofilage (probabilité : 35%)

Les négociations avec le FMI aboutissent en mars-avril 2026. Programme de 2 milliards USD débloqué. Les eurobonds sont reprofilés : maturités allongées, taux réduits, période de grâce. Les créanciers acceptent pour éviter un défaut pur.

Le Sénégal gagne 5 ans de répit. La pression immédiate retombe. Les taux régionaux baissent à 6,5-7%. Le refinancement redevient gérable. Mais les réformes budgétaires imposées par le FMI sont douloureuses.

Catalyseurs à surveiller :

13 mars 2026 : Paiement effectif de l'eurobond de 333,3 millions d'euros

Mars 2026 : Tentative de levée de 810 milliards, test décisif du marché

Avril-Mai 2026 : Reprise ou non du programme FMI

Évolution des taux : Si dépassement des 9%, alerte rouge

Ce qu'il faut retenir

  • Un succès en trompe-l'œil : 366,7 milliards levés en janvier, 16,8% au-dessus de l'objectif. Mais 68% (250,5 milliards) à rembourser sous 12 mois. Le Sénégal refinance sa dette avec de la dette plus courte et plus chère. La spirale s'accélère.
  • Des taux qui explosent, un marché qui sature : De 6,89% à 8,47% en un mois (décembre 2025). Taux de souscription tombés à 100,8%. Le marché régional commence à rationner. Les banques saturent de papier souverain sénégalais (CCC+). L'effet d'éviction prive le secteur privé de crédit.
  • Le choix de mars 2026 : Rembourser l'eurobond du 13 mars (333,3 M€) évite le défaut immédiat. Mais lever 810 milliards en mars à des taux potentiellement > 9% est un pari. Sans accord FMI rapide, le refinancement permanent mène à la rupture. Le compte à rebours a commencé.